Mercredi 11 avril 3 11 /04 /Avr 07:53

Chères fiancées,

au menu de ce matin: la photo "faux-vintage".

Je m'interroge depuis plusieurs mois sur cette tendance, remarquant même que certaines blogeuses n'hésitent pas à retoucher des photos sans filtre pour donner une certaine touche de nostalgie à leurs billets (un exemple frappant, des photos retouchées "vintage" du mariage de Kate et William, photos que l'on peut voir partout ailleurs en version "normale"). Le résultat est séduisant, joli à regarder, furieusement tendance. Je me suis longtemps demandé pourquoi mon blog n'avait pas le même "look" que les autres, et je me suis rendue compte que c'était en partie parce que je ne filtre pas mes photos (outre ma maîtrise limitée de l'outil blog). Cela ne répond pas à ma question: POURQUOI donner cette touche rétro à nos photos? Pourquoi vouloir que nos photos, de mariage et pas de mariage, ressemblent aux clichés de forme carrée de nos parents ou de nos grands-parents?

A l'occasion du rachat d'Instangram par Facebook, Libération publie un interview de Nathan Jurgenson à propos de son essai The Faux-Vintage Photo, publié en intégralité ici. Selon ce sociologue américain, spécialisé dans les réseaux sociaux, la retouche "faux-vintage" de la photo est née comme une technique artistique (surfant sur la tendance générale actuelle du vintage, qui ne concerne pas uniquement la production photographique, mais aussi le prêt-à-porter, la décoration, la musique...), mais sa popularisation tend à annuler son effet d'originalité, la transformant peu à peu en phénomène de mode - comme toute innovation, en somme. 

Tout le monde, aujourd'hui, est en mesure de produire sa propre photo vintage: après Instangram et Hipstamatic, des myriades de petits logiciels gratuits fleurissent aujourd'hui sur la toile et nous permettent de vieillir artificiellement nos clichés. La dernière version de Picasa propose un nouvel onglet de retouche et un bouton spécial "Années 60"! 

Pour Jurgenson, la tendance du "faux-vintage" contribue à la création d'une "nostalgie de l'ici et du maintenant", un concept qui s'inspire de la "nostalgie du présent" théorisée par le philosophe Frederic Jameson, qui définit ainsi la volonté de l'individu de saisir son présent immédiat avec du recul. La nostalgie, ou regret du passé, a la particularité de susciter des sentiments et des impressions bien plus forts que le présent immédiat. Saisir le présent comme un passé qui ferait naître en nous un sentiment de nostalgie, c'est chercher à éprouver dans le présent la force des sentiments et des impressions propres à la nostalgie.

Elle répond également au besoin viscéral de notre société d'authenticité, de stabilité: contempler une image artificellement vieillie, c'est appliquer un filtre visuel, une grille de lecture rassurante sur une réalité parfois trop crue, trop dérangeante, trop difficile à accepter. C'est, par la magie d'un clic, fuir notre présent trop banal, se projeter dans un passé idéalisé, celui des Trente Glorieuses, de la jeunesse de nos parents, un peu passé, un peu rétro, peut-être parfois plus insouciante que la nôtre. D'ailleurs, la photo "passée" n'est plus aussi précise qu'une photo récente: l'altération des couleurs, les taches éventuelles sur sa surface nous permettent de voir ce passé comme nous l'imaginons dans l'idéal, de le modeler selon nos envies. 

Le "faux-vintage" transforme le présent en "avenir passé", elle fait d'une banale photo un document, comme si la seule façon de saisir le présent était de le transformer immédiatement, sans attendre que le papier inexistant de la photo numérique n'ait le temps de vieillir. Le vieillissement artificiel nous permet de fixer le caractère documentaire du présent, il nous permet d'en faire de l'histoire tout de suite - de l'histoire familiale, ou de l'Histoire tout court. C'est plutôt gratifiant, de pouvoir fixer la fugacité d'un présent banal sur une image qui a tout de suite l'air historique: ça donne l'impression d'exister, de faire partie d'une époque, de participer à quelque chose. 

Je reprends la conclusion de Jurgenson: la tendance photo "faux-vintage" aura une fin, comme toute tendance, précisément pour les mêmes raisons qui l'ont vue naître. Plébiscitée par un désir de plus grande authenticité, elle sera chassée du devant de la scène par la même recherche d'authenticité (en d'autres termes: trop d'authentique tue l'authentique, ou, au choix, trop de fake tue le fake). 


Une histoire de vérité, en somme.

Vrai vintage, vrai de vrai, faux vintage. 

 http://a21.idata.over-blog.com/2/26/54/24/GIF-AVATAR/mariage2--1024x768-.jpg

 DSC02161---Copie.JPG

 DSC02161.JPG

PS: je sais, on parle ici d'événement, d'immédiateté et d'histoire... non, ce n'est pas un chapitre de ma thèse. 

En annexe... allez donc voir cette magnifique scène tirée de Mad Men

Par Rainette - Publié dans : Réflexions: Rainette, la vie et le mariage
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